Coton ivoirien : de la crise du jasside à un projet de souveraineté industrielle

Encore fragilisée par la crise du jasside depuis 2022 mais en nette reprise pour la campagne 2024‑2025, la filière cotonnière ivoirienne vit un tournant décisif. Portée par plus de 35 000 producteurs, l’acquisition d'Ivoire Coton et de Chimtec et l’engagement fort de l’État, elle se fixe un cap ambitieux : transformer localement 50 % de la production de coton d’ici 2030. Au‑delà des chiffres, c’est un véritable choix de souveraineté économique et industrielle qui est à l’œuvre.

Industrialiser le coton en Côte d’Ivoire, c’est créer plus de valeur ajoutée sur place, générer des emplois qualifiés, réduire la dépendance aux marchés extérieurs et consolider une identité « made in Côte d’Ivoire » sur les produits textiles. Cette mutation demande des financements, des compétences, de nouveaux partenariats et des pratiques agricoles plus durables, mais les bénéfices potentiels pour le pays sont considérables.

1. Une filière secouée par la crise du jasside, mais en pleine relance

À partir de 2022, la filière cotonnière ivoirienne a été durement touchée par la crise du jasside. Cet insecte ravageur a détruit une part importante des récoltes, provoquant des pertes lourdes pour des dizaines de milliers de producteurs. Les autorités ivoiriennes ont parlé, à juste titre, d’un drame agricole national.

Face à ce choc, l’ensemble des acteurs – État, industriels, chercheurs, organisations de producteurs – s’est mobilisé pour :

  • mettre en place des stratégies de lutte phytosanitaire plus efficaces;
  • accompagner les producteurs touchés ;
  • sécuriser l’approvisionnement en intrants ;
  • mieux anticiper les risques pour les campagnes suivantes.

Progressivement, la situation s’est stabilisée. Les perspectives pour la campagne 2024‑2025 sont jugées favorables, avec un rebond attendu de la production. Ce retour à la normale crée un contexte propice pour engager une nouvelle phase : passer d’un modèle centré sur l’exportation de coton brut à une véritable industrialisation locale.

2. De l’exportation brute à la transformation locale : un changement de paradigme

Jusqu’ici, la Côte d’Ivoire produit beaucoup de coton, mais exporte majoritairement cette production à l’état brut. Or, dans la chaîne de valeur du coton, ce ne sont pas les balles brutes qui concentrent la richesse, mais les étapes de transformation industrielle:

  • égrenage du coton graine ;
  • filature pour produire le fil ;
  • tissage ou tricotage pour obtenir des tissus ;
  • ennoblissement textile (teinture, impression, finitions) ;
  • confection de vêtements, linge de maison et autres produits finis.

Chaque maillon supplémentaire gardé sur le territoire signifie :

  • plus d’emplois qualifiés créés localement ;
  • plus de valeur ajoutée qui reste dans l’économie ivoirienne ;
  • plus de compétences industrielles et technologiques qui se développent dans le pays ;
  • une meilleure résilience face aux fluctuations des cours internationaux du coton brut.

Passer de l’exportation brute à la transformation locale, c’est donc changer de logique : devenir un pays producteur et transformateur, plutôt qu’un simple fournisseur de matières premières. C’est exactement la trajectoire que souhaite impulser la Côte d’Ivoire.

3. Transformer 50 % du coton d’ici 2030 : un objectif structurant

Le gouvernement ivoirien a fixé un objectif clair : transformer localement 50 % de la production de coton à l’horizon 2030. Cet objectif s’inscrit pleinement dans le Plan National de Développement (PND), qui fait de l’industrialisation des produits agricoles un pilier de la croissance.

Plusieurs initiatives structurantes soutiennent cette ambition :

  • la mise en place de zones agro‑industrielles intégrées, notamment à Yamoussoukro et Korhogo;
  • l’accompagnement des coopératives de producteurs pour mieux structurer la collecte et la commercialisation ;
  • le soutien aux investissements privés dans la transformation du coton graine et dans la chaîne textile.
Axes clésÉchéance / horizonEffets attendus
Transformation locale de 50 % de la productionD’ici 2030Hausse de la valeur ajoutée nationale, création d’emplois industriels
Zones agro‑industrielles (Yamoussoukro, Korhogo)En déploiementRegroupement d’industries, réduction des coûts logistiques
Renforcement des coopérativesContinuMeilleure organisation de la filière, accès facilité aux marchés
Partenariats public‑privé2024‑2030Mobilisation de capitaux et de technologies, sécurisation des projets

Cet objectif de 50 % est ambitieux, mais réaliste si tous les leviers sont activés : financement, formation, infrastructures, gouvernance de filière et ouverture à des partenaires internationaux.

4. Ivoire Coton, Chimtec et les 35 000 producteurs : un noyau dur pour la transformation

Au cœur de cette mutation, on trouve des acteurs industriels structurants, dont Ivoire Coton et Chimtec, acquis fin 2024 par l’homme d’affaires Sidi Mohamed Kagnassi. Ces entreprises jouent un rôle clé dans la transformation du coton graine en produits semi‑finis et dans la mise en relation avec les producteurs.

Autour d’elles gravitent plus de 35 000 cultivateurs partenaires, organisés en coopératives ou en groupements. Cette base productive large est un atout décisif pour :

  • sécuriser les volumes de coton graine à transformer ;
  • mettre en œuvre des contrats de production plus stables ;
  • diffuser rapidement de nouvelles pratiques agricoles plus durables;
  • faire monter en puissance l’ensemble de la filière, du champ à l’usine.

Le défi pour ces industriels est triple :

  1. Aligner leur stratégie de croissance sur l’ambition nationale de transformation locale ;
  2. Mobiliser les financements nécessaires à la modernisation des outils de production ;
  3. Réussir opérationnellement la montée en capacité, en garantissant la qualité et la compétitivité des produits transformés.

En réussissant ce pari, Ivoire Coton, Chimtec et leurs partenaires agricoles peuvent devenir des moteurs de la nouvelle industrie textile ivoirienne.

5. Des bénéfices concrets pour toute l’économie ivoirienne

5.1. Des revenus mieux sécurisés pour les producteurs et les territoires ruraux

Pour les agriculteurs, l’industrialisation locale n’est pas une abstraction : c’est un moyen très concret de mieux vivre de leur travail. Lorsqu’un producteur vend sa récolte à une usine implantée dans sa région, il bénéficie de plusieurs avantages :

  • Moins de coûts logistiques et de risques liés au transport ;
  • Plus de visibilité sur les débouchés et les prix ;
  • Des paiements plus réguliers et mieux encadrés ;
  • Un meilleur accès à des intrants de qualité et à des conseils techniques via les partenariats avec les industriels ;
  • La possibilité de planifier ses campagnes sur plusieurs années.

Au niveau des territoires, l’installation d’unités de transformation engendre :

  • la création d’emplois non agricoles (opérateurs, techniciens, logisticiens, administratifs) ;
  • un dynamisme accru des petites entreprises locales (transport, restauration, services) ;
  • une augmentation des recettes fiscales locales, qui peuvent être réinvesties dans les infrastructures et les services publics.

5.2. Une industrie textile nationale créatrice d’emplois qualifiés

Une fois la transformation locale enclenchée, les effets d’entraînement sur l’industrie sont importants. Une filière textile structurée génère des emplois qualifiés dans de nombreux métiers :

  • techniciens de maintenance industrielle;
  • ingénieurs procédés et responsables qualité ;
  • spécialistes du textile (filature, tissage, teinture, finitions) ;
  • designers et modélistes pour la confection ;
  • professionnels du marketing et de la distribution pour les marques locales.

En développant ces compétences en Côte d’Ivoire, le pays ne se contente pas de transformer du coton : il construit un véritable écosystème industriel et créatif capable de rayonner sur le marché régional et international.

5.3. Moins d’importations et plus de souveraineté économique

La Côte d’Ivoire importe encore une grande quantité de vêtements et de produits textiles, alors même qu’elle dispose de la matière première et du potentiel humain pour en produire une partie localement. Renforcer la transformation et la consommation de produits « made in Côte d’Ivoire » permettrait de :

  • réduire la facture des importations textiles;
  • mieux maîtriser la qualité et la traçabilité des produits consommés ;
  • garder sur le territoire une part bien plus importante de la valeur générée par le coton ;
  • renforcer la souveraineté économique en dépendant moins des marchés étrangers pour l’habillement.

Au final, chaque tee‑shirt ou pagne produit localement à partir de coton ivoirien devient un vecteur de richesse, d’emploi et de souveraineté pour le pays.

6. Les leviers à activer : financements, compétences et innovation

Pour atteindre l’objectif de 50 % de transformation locale d’ici 2030, l’ambition politique doit s’appuyer sur des leviers très concrets. Les principaux sont connus et peuvent être mobilisés de manière coordonnée.

6.1. Des financements adaptés à la durée des projets industriels

Les projets industriels liés au coton – modernisation des égreneuses, installation de filatures, développement d’unités de tissage ou de confection – demandent des investissements importants et de long terme. Il est donc essentiel de :

  • mettre en place des lignes de crédit à moyen et long terme adaptées aux cycles industriels ;
  • mobiliser des partenariats public‑privé pour partager les risques ;
  • attirer des investisseurs institutionnels et des partenaires techniques spécialisés dans le textile ;
  • faciliter l’accès au financement des PME qui graviteront autour des grandes unités (sous‑traitants, logistique, services).

6.2. Formation et montée en compétences industrielles

Une industrie compétitive ne repose pas seulement sur des machines modernes : elle a besoin de femmes et d’hommes qualifiés. La montée en puissance de la filière coton‑textile ivoirienne suppose donc :

  • le renforcement des formations techniques et professionnelles liées au textile, à la maintenance industrielle et à la gestion de production ;
  • des programmes de formation continue pour les équipes existantes ;
  • des partenariats entre écoles, universités et industriels pour adapter les contenus pédagogiques aux besoins réels des usines ;
  • la valorisation des métiers du textile auprès des jeunes afin d’attirer de nouveaux talents.

6.3. Innovation, qualité et montée en gamme

Pour réussir sur les marchés local, régional et international, la filière ivoirienne devra se distinguer par la qualité, la régularité et l’innovation. Cela passe par :

  • des normes qualité rigoureuses tout au long de la chaîne ;
  • le développement de gammes de produits différenciées (tissus techniques, textiles de maison, collections de mode, etc.) ;
  • une attention particulière au design et à la créativité, en valorisant l’identité ivoirienne ;
  • des investissements dans la recherche et le développement pour améliorer les procédés, l’efficacité énergétique et l’empreinte environnementale.

7. Vers une filière coton plus durable et résiliente

La crise du jasside a rappelé une réalité incontournable : une filière dépendante d’un seul modèle de production est vulnérable. L’industrialisation ne peut donc pas se faire sans une évolution des pratiques agricoles vers plus de durabilité et de résilience.

Parmi les pistes déjà engagées ou en discussion, on peut citer :

  • la diversification des itinéraires techniques pour mieux maîtriser les risques sanitaires ;
  • la promotion de pratiques de gestion intégrée des ravageurs, limitant la dépendance aux intrants chimiques ;
  • la rotation des cultures et l’association avec d’autres spéculations pour préserver les sols ;
  • la diffusion de semences plus adaptées aux conditions locales, en lien avec la recherche ;
  • l’accompagnement des producteurs vers une meilleure gestion de l’eau et des sols.

Les industriels ont ici un rôle clé : en construisant des partenariats de long terme avec les producteurs, ils peuvent soutenir techniquement et financièrement la transition vers une agriculture plus durable, tout en sécurisant leurs propres approvisionnements.

8. Coopératives et partenaires internationaux : des accélérateurs de transformation

La montée en puissance de la transformation locale s’appuie aussi sur deux dynamiques complémentaires : le renforcement des coopératives et la recherche active de partenaires internationaux.

8.1. Les coopératives, colonne vertébrale de la filière

En se regroupant au sein de coopératives robustes, les producteurs de coton gagnent en :

  • pouvoir de négociation face aux acheteurs et aux fournisseurs ;
  • capacité à mutualiser les équipements et les services (stockage, transport, conseil) ;
  • accès facilité au crédit et aux programmes d’appui ;
  • voix collective dans la gouvernance de la filière.

Pour l’industrialisation, les coopératives sont des partenaires stratégiques : elles permettent de sécuriser les volumes et la qualité du coton graine et de faire circuler plus vite l’information et l’innovation entre le terrain et les usines.

8.2. Des partenaires internationaux pour moderniser, pas seulement acheter

La Côte d’Ivoire ne cherche plus uniquement des acheteurs pour son coton brut, mais des partenaires pour moderniser sa filière. La participation du Conseil du coton et de l’anacarde à de grands rendez‑vous internationaux en 2025 illustre cette stratégie : il s’agit de nouer des collaborations qui apportent :

  • des technologies industrielles modernes (machines d’égrenage, filature, tissage, finition) ;
  • un savoir‑faire en management industriel et en organisation logistique ;
  • des partenariats commerciaux équilibrés sur les produits transformés ;
  • éventuellement, des co‑investissements dans des unités de transformation locales.

Cette ouverture maîtrisée au partenariat international permet de gagner du temps, d’accélérer la montée en gamme et de sécuriser des débouchés, tout en conservant la maîtrise ivoirienne sur les choix stratégiques.

9. Réussir le pari du « made in Côte d’Ivoire » en coton

Pour que le coton devienne un symbole fort du « made in Côte d’Ivoire », la transformation industrielle doit s’accompagner d’une véritable stratégie de filière textile, allant du fil jusqu’au produit fini sur les étals.

Parmi les actions structurantes à mettre en avant :

  • Structurer une offre de tissus et de vêtements locaux, compétitifs en qualité et en prix ;
  • Encourager la création de marques ivoiriennes valorisant le coton local ;
  • Soutenir les entrepreneurs de la mode et de la confection par des dispositifs d’accompagnement et de financement ;
  • Stimuler la demande intérieure via, par exemple, la préférence donnée aux produits en coton ivoirien dans certains achats publics ;
  • Mettre en valeur l’origine et la traçabilité du coton auprès des consommateurs, en Côte d’Ivoire comme à l’export ;
  • Créer des passerelles entre designers, industriels et distributeurs pour accélérer l’innovation produit.

En articulant production, transformation, design et distribution, la Côte d’Ivoire peut faire de son coton un véritable produit‑vitrine de son savoir‑faire industriel et créatif.

Conclusion : faire du coton un pilier durable de la souveraineté ivoirienne

La filière cotonnière ivoirienne sort progressivement d’une période difficile, marquée par la crise du jasside. Mais loin de se contenter d’un simple retour à la normale, le pays choisit de transformer cette épreuve en opportunité stratégique: accélérer l’industrialisation locale, créer davantage de valeur sur place et affirmer sa souveraineté économique.

Avec un objectif clair –transformer 50 % de la production de coton d’ici 2030– des outils structurants –PND, zones agro‑industrielles, renforcement des coopératives– et l’engagement d’acteurs clés comme Ivoire Coton, Chimtec et des dizaines de milliers de producteurs, la Côte d’Ivoire dispose de bases solides pour réussir cette mutation.

Les enjeux sont majeurs : emplois qualifiés, montée en compétences industrielles, réduction des importations textiles, dynamisation des territoires ruraux, meilleure résilience face aux chocs extérieurs. En un mot, plus de souveraineté.

Si les financements, la formation et les partenariats public‑privé sont au rendez‑vous, le coton ivoirien peut devenir, d’ici la fin de la décennie, non plus seulement une matière première exportée, mais un symbole vivant de l’industrialisation réussie et du made in Côte d’Ivoire.

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